En un bourg où chacun se connaissait de nom,
Vivait un petit homme, tout de guingois poussé ;
On le trouvait « trop court » pour aider la maison,
Bien des gens le disaient des Muses délaissé.
Son dos ployait un peu, son front n’était pas grand,
Son nez de travers, son pas manquait d’allant ;
Plus d’un, voyant ce corps, si bref et mal en l’air,
Jugeait qu’en fait d’amour il aurait fort à faire.
On l’appelait parfois, d’une bouche virile,
« Le nain » ou « le tordu », bel esprit d’imbéciles.
Pourtant, chose étrange aux hommes du village,
On le voyait souvent sur un banc, une pelouse,
Assis et devisant avec maintes épouses ;
Les dames, lui parlant, oubliaient d'être sages.
Les unes allaient, fort dignes, avec leur seau,
Trouver, au puits commun, ce petit damoiseau ;
Quand d'autres, sitôt la messe laissée en plan,
Se promenaient avec lui, en semblant bien contentes.
La femme au Maire, avec plus d’un galant,
Et l’épouse du boucher, la gorge en vive pente,
Lui donnaient rendez-vous, sous prétexte du lait,
Au coin d’un clos de vigne où le soleil s’isolait.
Les maris, les amants, voyant ces allées, venues,
Se sentaient tout piqués dans leur fierté bien nue.
« Qu’a donc ce petit-là pour faire ainsi fortune ?
Il ne manque pas d’air, mais manque de chacune. »
« C’est qu’il est riche, dit l’un, quelque coffre caché ;
Ou bien quelque héritière en secret attachée. »
« Nenni, répond l’autre, il n’a ni champ ni rente :
Sa veste en dit assez, si l’œil un peu s’y tente. »
« Ce doit être en-dessous, dit un troisième en rage,
Qu’il cache son secret : quelque énorme avantage.
Ceux-là, tous rabougris, compensent comme on sait… »
Et tous d’opiner bas, mal remis de ce fait.
Chacun guetta au bain où tout le bourg se rend,
Espérant découvrir ce que couvre l’étang ;
Mais sous la chemise d’eau, le petit homme nu
Ne montrait d’intriguant que son corps ingénu.
Point de trésors pendus, point de monstre en otage,
Rien à leurs yeux d’inquiétant, rien qui les soulage.
« S’il n’a, dit l’un, ni bourse ni ressort dément,
Comment diable obtient-il tant de contentement ? »
Ils fouillèrent les prairies, son grenier, son étable,
À la chasse à son sel, comme vils gabelous ;
Nulle cassette au trou, aucun coffre sous la table :
Le petit n’avait qu’un grand lit et quelques sous.
Pressées tour à tour par leurs maris en fièvre,
Les femmes se tournaient, fermant toutes leurs lèvres.
Frustré et marri, l’un d’eux, sans façons, leur dit :
« Dites-nous son secret, ou bien c’est la taverne . »
L’une répondit : « Messieurs, allez-y en berne,
Vous avez vos lieux, vos chevaux, vos tables, vos lits ;
Nous n’avons, pour nous, que l’église et la cuisine :
Pardonnez si parfois nous en sortons, pardine ! »
Une autre ajouta : « Vous pensez qu’en la chose
Tout se tient au gros membre ou à la pleine bourse ;
Mais il est d’autres arts que vous n’apprenez point,
Qui valent plus pour nous qu’or ou grand appareil. »
Enfin, la plus hardie, riant d’un ton gredin :
« Il n’a ni larges poches, et pourtant, il nous offre ;
Car il nous voit, Messieurs, et nous parle au besoin,
Et laisse nos désirs prendre leur essor propre.
Il demande, en douceur, ce que l’on aime ou craint,
Ralentit quand il faut, ne force jamais brin ;
Voilà tout son trésor, qu’on croit dans la braguette :
Il est dans sa façon, et non dans sa jaquette. »
Les hommes, en entendant cette leçon assénée,
S’en allèrent pensifs, et guère rassérénés ;
L’un regardant son corps comme outil de culture,
L’autre tâtant sa bourse, ravi de n’en faire cure.
Le petit, ravi, cependant, continuait sa ronde,
Portant bois, portant seau, bavardant de ce monde ;
Et, sans changer d’un brin ni sa taille ni son nez,
Conservait les regards qu’on lui savait donner.
Moralité :
Ceux-là qui n’ont pour tout secret que d’être avides
Voient entre les jambes, mais gardent la tête vide.
Qui ne cherche en amour qu’à mettre tout en broche
Manque le vrai secret : le cœur, non pas la poche.
in Le Moulin des plaisirs, La Femme Fontaine - 2025-26