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2- Le meunier, la meunière et le voyageur

Lauranne
En un bourg retiré, non loin de la rivière, 
Vivait un bon meunier, d’humeur folâtre et légère,
Mais dont l’œil frisait plus au passage des belles,
Que son corps engourdi, aux élans trop rebelles. 

Les ans, sans doute, faisaient plus rêver que faire !
Il avait bien l’envie, mais sans le pouvoir faire ;
Lors qu’alerte et enjouée, la dame du lieu
Saurait comme il faut accueillir le curieux.

La meunière, âme de braise libre et hautaine,
N'avait point de ces mœurs qu'un seul amour enchaîne.
Comme lui, la belle aux courbes enivrantes, 
se rêvait des ardeurs de nuits luxuriantes. 

Or, vient un voyageur, hardi et l’œil de flamme, 
Portant en son regard l’étreinte qui désarme, 
Le voilà, le pas prompt et la démarche agile,
Qui frappe effrontément au moulin fort tranquille. 

La meunière peu en joie se voudrait frondeuse,
Mais sent sous sa peau nue battre la fièvre curieuse.
Voilà qu’à son tour, l'observant d'un air tendre, 
Elle voit en ce passant maints plaisirs à prétendre. 

Le vieux, voyant cela, propose sans ambages 
Que tous trois, en secret, partagent leurs hommages. 
Le jeune homme accepte, le cœur léger et franc. 
Ô nuit ! Embrase alors leurs désirs triomphants !

Sous le toit d’une meule, les vents portent l’ivresse, 
Tandis que les amants, dans l’ombre enchanteresse, 
Entrelacent leurs corps, humant l’herbe et les vents.
Les froments caressent leurs ébats éclatants.

La nuit se fait tendresse, la chair devient festin, 
L’ombre, un voile complice aux jeux des lendemains. 
Corps unis, sans pudeur, dans la moiteur des foins, 
Le vieux moulin vibre d’amours aux creux des reins.

Et elle, la meunière, au centre de la danse,
Permet qu’ils donnent à l’amour son élégance.
Tous trois unis dans une parfaite harmonie,
S’abandonnent à la nuit : elle et lui, et lui.

Mille mains se caressent, mille corps s’embrassent,
Chacun en l’une ou l’autre laisse ainsi sa trace,
L’un se finit là où l’autre se commence,
L’une et les autres sont le blé et la semence.

Corps emmêlés sans peur, sous l'ombre des volutes :
Le moulin rajeuni tourne au rythme de leurs ruts. 
On s'y plaît, on y rit, on aime sans remord, 
Jusqu'au souffle apaisé de la petite mort.

Le jour vit la clairière d’une aube nouvelle,
Dont l’herbe froissée gardait l’odeur charnelle. 
Comme alors le soleil embrasait leurs prouesses, 
Le jeune homme s'en fut, libre et le cœur en liesse.

Voyageur comblé, il reprit son doux chemin, 
Laissant en cet asile l’écho de ses lendemains.
Le meunier et sa belle, d'un sourire discret, 
Saluèrent le complice d’un si tendre secret.

Moralité : l'amour, qu'il soit simple ou fantasque, 
N'a de lois que le cœur et la fête des masques.
Quand les corps sont d’accord, nulle faute n'existe, 
Le plaisir est un don qu'aucun frein ne contriste.
© Lauranne
in Le Moulin des plaisirs, La Femme Fontaine - 2025-26