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Dames, messieurs, daignez prêter un peu l’oreille,
Je n’ai que doux propos pour chatouiller le zèle ;
Ce conte est un peu leste, et même un peu gaillard,
Mais l’on s’en confessait jadis sans grand retard.

C’était nuit de Noël, la neige était fort blanche,
Les cloches, au lointain, posaient leurs notes franches ;
Le village dormait couvert de ce rideau, 
Laissant le vent jouer par-dessous son manteau. 

Au bout d’une ruelle, en humble maisonnette,
Étaient deux vieux époux, l’âme toujours en fête ;
N’ayant rien renié encor des élans du cœur, 
Mais leurs corps se plaignaient de n’être à la hauteur. 

Non loin logeaient deux jeunes tout neufs en ménage,
Qui n’avaient en magot que l’élan de leur âge ;
Point d’argent, peu de drap, mais en peu de saisons,
Le lit bien plus fourni que l’était leur maison.

Nos vieux, gens de bon cœur, dirent en ce grand jour : 
« À quatre autour du plat, le vin fait mieux ses tours. » 
Ils mandent les voisins, jeune couple en ménage, 
Promettent chapon gras, bon pain, flacons, fromage, 
Et tant d’ail, je vous prie, que Dieu s'en étrangla :
Pour Noël, tel festin met missel sous le drap. 

La table fut dressée comme pour quelques pontes,
On y vit vins choisis, pâtés, rôtis à honte ;
On parla du curé, du bailli, des procès,
Puis l’on glissa si bien qu’on parla de succès.

Le vieux, prenant soudain figure plus sérieuse,
Vint à traiter l’hymen d’affaire mystérieuse :
« De tout ce qui fait paix entre deux époux joints,
C’est ce qu’on dit le moins et qu’on aime à tout point. »

L’ancienne, à ces propos, leva des yeux en flamme :
« Le devoir conjugal est suivi, oui, pardame !
Pourtant nos vieux ressorts se lassent à la tâche,
L’envie monte toujours, le reste un peu se fâche. »

Lui, bon mari, réglé sans l’ordre d’une Église,
Parla du « doux devoir » avec quelque franchise ;
« Le ciel, disait-il, veut qu’on s’aime entre époux,
Lors que nos vieux outils ne vont plus d’un seul coup. »

Elle, tout aussitôt, sans rougir sous sa coiffe,
A ajouté tout bas, tandis que son pied piaffe :
« Nous avons conservé tendresse et bon accueil,
Mais notre trésor n’est que trésor d’écureuil. »

La jeune alors jeta au mari un œil vif,
Tel œil qu’un époux neuf comprend sans long motif ;
Ils se dirent tout bas : « Pour ce dîner si bon,
Si nous rendions service à l’endroit du jupon ? »

Elle prit la parole, comme en façon de pour rire :
« Vous nous avez comblés, il reste encore à frire ;
Certains dons plus secrets, qu’on ne met point au jour,
S’offrent entre voisins, étant question d’amour. »

Les vieux, un peu surpris, demandaient quelle chose ;
Le couple alors toussa, cherchant phrase qu’on ose.
La jeune expliqua net, mais en termes couverts,
Qu’on peut prêter ses bras au devoir des hivers.

La vieille, d’un signe, cloue le saint sur sa porte,
Murmurant : « Pour Noël, faisons grâce au grand Sort. »
Et tous quatre conclurent, sans notaire et sans loi,
Que l’on monterait tous se chauffer sous le toit.

La chambre était tout juste et le lit vénérable,
Qui se souvenait bien d’un temps considérable ;
Le bois grinça d’aise en voyant ce renfort,
Ravi d’avoir de son métier retrouvé l’or.

Sous prétexte d’un mal qui prenait dans l’échine,
Elle alla du vieux dos dénouer la machine ;
Ses mains suivaient le long des épaules en feu,
Et pétrissaient à temps sous le drap tout moelleux.

Son époux, non moins doux, s’employait à la vieille,
Lissant ses vieux côtés comme on lisse une treille ;
De proches en plus voisins, leurs doigts, sans grand fracas,
Apprirent aux vieux corps le chemin de leurs pas.

La jeune, en s’avançant vers ces formes peu neuves,
Trouva la peau plus fine et la chair plus rêveuse ;
Là où ses ans à lui croyaient forêt touffue,
Elle vit clair sentier, mais d’autant mieux battu.

Un pli qu’elle croyait sec se fit tiède vallée,
Un frisson qu’elle attendait court se prit à rouler ;
Et son propre sang fit, sans qu’elle y pense trop,
Le pas du vieux tambour que sa main tenait chaud.

Le jeune, à la compagne un peu rude de face,
S’étonna, près du nez, d’un duvet qui se trace :
« Diable, pensa-t-il, voilà menton cousin ! »
Mais la bouche en dessous lui parut fort au point.

Il goûta ce mélange étrange de moustache
Et de lèvres encor plus tendres que les siennes ;
Lui qui croyait son cœur fait pour maintes jeunettes
Le trouva plus ému par ce troublant panache. 

Ce que l’on fit après, je n’oserais le dire,
Car l’honnête papier pourrait bien en médire ;
Mais chacun devinera, s’il fut aimé lui-même,
Qu’on ne s’en tint pas là sur cet ancien poème.

Quand le vieux, tout en feu, perdait sa ressource, 
Le jeune prêtait son bras pour tenir la course ; 
Et se faisait berceau, marchepied, carillon, 
Afin que l’ouvrage allât au bout du sillon. 

La vieille, plus savante en longues mi-saisons,
Montrait à la jeunette un détour de leçon :
« Là, retarde un instant, là, change un peu de place,
Tu verras le plaisir doubler dans même espace. »

Le vieux, demi vainqueur et demi professeur,
Distillait entre deux un grain de sa liqueur :
« Ne bats point tout d’un trait comme un jeune étalon,
C’est un art de garder le feu dans son talon. »

Les jeunes, qui venaient par pure charité,
Se virent conduits là par douce autorité :
Leur sang battait plus fort à ce double blasphème,
Quand chaque main tendue lisait tout un poème.

La vieille enseigna mieux qu’un livre d’apothicaires
Les rythmes, les lenteurs, les grands soupirs contraires ;
Comment un simple rien, un silence entre deux,
Fait durer plus longtemps le voyage des feux.

Le sommeil vint poser son doigt sur ce tapage,
Et laissa là les corps en commun paysage ;
Au matin, le soleil trouva les vieux contents,
Les jeunes un peu pâles, mais bien plus savants.

Ils emportaient, outre un peu de fatigue,
Des tours, et le secret que l’amour en tout ligue ;
Qu’il est fausse devise et très pauvre discours
Que de réduire Amour à prouesse de cour.

Et tel, cette nuit-là, tint vigueur en futailles
Qui se crut grand guerrier dans l’art de la bataille,
Et sortit du lit, étonné mais réjoui :
Tel est pris, mes amis, qui croyait prendre ici. 

Et tel.le, cette nuit-là, tint vigueur en futailles
Qui se crut grand guerrier dans l’art de la bataille,
Et sortit du lit, étonné.e mais réjoui.e :
Tel.le est pris.e, mes amis, qui croyait prendre ici.

 

© Lauranne
in Le Moulin des plaisirs, La Femme Fontaine - 2025-26