Partager |

4- Marjolaine et les gaillards

Lauranne

De deux façons l’Amour se voit dans nos campagnes :
L’un charge à grand fracas, l’autre avance en compagne.
Lequel croyez-vous donc trouve un lit pour ses pas ?
Voyons ce que fit l’un, et ce que l’autre a. 

Au bord d’un vieux chemin, sous la feuille et le bois,
Opulente commère aux reins pleins et matois,
Marjolaine, en chaleur, ombrait ses blanches oies,
Quand vinrent l’épier deux gars, divers en joies.

Colin, vingt ans, le torse fier et l’œil vainqueur,
Se dit qu’un beau garçon n’a besoin que d’audace.
D’un bond il la saisit, serre sa taille grasse :
« Femme, je suis l’homme qui fera ton bonheur ! »

La belle, frissonnant, repousse l’animal :
« Hors de ma vue, lourdaud ! Garde donc tes caresses,
J’aime que l’on m’aime et non que l’on me presse,
L’amour n’est point affaire à payer d’un cheval ! »

Femme altière et agile, elle fuit le joug brutal,
Lui lance une taloche et crie en son corsage :
« L’agneau veut qu’on le mène avec un doux ramage,
Et non qu’on l’empoigne comme un bœuf au canal ! »

Et lui, hors d’haleine, n’y tenant plus, maugrée :
« Un homme de vigueur n’a point besoin de miel :,
Il plaît à la femme de le sentir en elle ! 
À quoi bon tous ces mots, ces fades simagrées ? »

Gabin, tranquille, d’un ton calme et décidé,
Éloigne galamment celle-ci du maraud,
Et présente humblement, face au piètre faraud,
Un discours où icelui ne peut accéder.

Mieux vaut ouïr un joli mot qu’un son sans idée,
Il faut charmer l’oiseau pour qu’il jouisse en concert.
S’avançant en plusieurs fois, d’un air plus sincère,
Et, guettant un accord, malgré sa joue ridée :

« Belle, en votre regard je vois mille étincelles,
Vous brillez de désir comme l’aube en ce jour.
Accordez votre corps : je l’ornerais d’amour
Et de mille baisers plus doux que des dentelles.»

Il hume sa sueur, frôle un sein qui palpite,
Souffle un conte galant tout près de son oreille.
Marjolaine, émue, se mord la lèvre vermeille,
Son cœur brûle le nid où sa candeur habite.

« C’est bien assez de mots ! » dit-elle en souriant,
Et la voici qui glisse au creux d’une charmille,
Gabin, ravi, la suit, plein d’une ardeur subtile,
Tandis que Colin râle, vexé mais impuissant.

Le jupon roule au sol, dévoilant des merveilles.
Comme il s’étend, poétisant en ce jardin :
« Voici chair de velours, de miel et de satin… »,
Voilà qu’elle dénoue sa ceinture de flanelle !

Sous l’ombre des rameaux, il et elle s’attendent,
Jouent à fuir, à céder, esquiver, s’abandonnent.
Leurs mains vagabondent, leurs bouches polissonnes
Goûtent aux fruits offerts que leurs corps se tendent.

Tantôt l’un se recueille, écoutant le soupir,
Tantôt l’autre s’incline aux fiévreuses caresses.
Chacun guide à son tour, sans heurt, sans hardiesse,
L’accord doux et parfait d’un brûlant élixir.

Sous l’ombre d’un verger, où soupire la brise,
Deux corps enchevêtrés s’effleurent sans pudeur.
Qui s’offre, frémissant, en proie à la langueur ?
Qui d’autre, sous la tendre ramée, improvise ?

De loin, Colin entend rire et parler trop bas,
Voit un tissu glisser, ceinture arrachée…
Puis le silence… et lui, se trouvant bien fâché,
Marmonne : « Parbleu ! J’aurais dû faire comme ça ! »

 

© Lauranne
in Le Moulin des plaisirs, La Femme Fontaine - 2025-26